Réalisé par Ken Russell, “Les Diables” sort au cinéma en 1971 et suscite un véritable scandale. Amputé par la censure, il ressort enfin dans sa version complète pour la toute première fois. Explications avec Mark Kermode, célèbre critique de cinéma.
Existe-t-il une réputation plus sulfureuse que celle du film de Ken Russell, Les Diables ? Sortie en 1971, cette reconstitution historique de l’affaire des religieuses de Loudun avait choqué la censure britannique qui avait coupé deux scènes clés. Ces deux séquences avaient ensuite disparu dans les archives de la Warner.
Cinquante-cinq ans plus tard, le classique avec Oliver Reed et Vanessa Redgrave ressort enfin au cinéma dans sa version complète et définitive, mettant fin à des années de fantasmes cinéphiles. Ce travail de longue date a été rendu possible grâce au critique de cinéma Mark Kermode, ami de Ken Russell, et à la veuve du cinéaste, Elize Tribble.
AlloCiné a rencontré Mark Kermode pour revenir sur l’une des restaurations les plus importantes de ces dernières décennies au cinéma.
AlloCiné : Cinquante-cinq ans après sa sortie au cinéma, Les Diables de Ken Russell était montré pour la première fois dans sa version complète au dernier Festival de Cannes lors d’une seule et unique séance. Quels souvenirs gardez-vous de cette projection ?
Mark Kermode, critique de cinéma et ami de Ken Russell : C’était incroyable ! Une vague d’enthousiasme assez étrange montait avant même le festival. Tout le monde se mettait à me demander : “Tu peux m’avoir une place ?” Et je devais répondre que non, je ne pouvais obtenir de billets pour personne.
Un film vieux de 55 ans suscitait soudain un engouement extraordinaire, et tout le monde voulait le voir. C’est assez remarquable. Il y avait quelque chose de presque spirituel à ce moment-là. J’avais l’impression que Ken Russell était présent dans la salle. C’était un moment très fort. À la fin, Lisi [Tribble, la veuve du réalisateur, ndlr] et moi avaient les larmes aux yeux, tant nous avions du mal à croire que cela se produisait enfin.
Warner Bros. Pictures
Pourquoi le British Board of Film Classification, à l’origine de la censure du film, souhaitait absolument supprimer les deux séquences du film ?
Les raisons sont assez claires. Dans un excellent article paru dans le dernier numéro de Sight and Sound, Linda Ruth Williams explique qu’elle a consulté les archives du BBFC et les comptes rendus de l’époque. Ken entretenait de bonnes relations avec John Trevelyan, le responsable de la censure. Avant de soumettre officiellement le film, il le lui avait montré de manière informelle. Trevelyan lui avait alors expliqué que le film était très bon, mais qu’il rencontrerait des difficultés et devrait subir certaines coupes.
Lorsque le film a été officiellement soumis au BBFC, les examinateurs ont estimé que les scènes jugées obscènes risquaient d’enfreindre la loi britannique. Selon cette législation, une œuvre peut être considérée comme obscène si elle est susceptible de dépraver et de corrompre une partie significative de son public.
Il avait été sérieusement envisagé d’interdire le film dans son intégralité tant il avait choqué.
Le BBFC craignait donc que la sortie du film n’entraîne des poursuites judiciaires. Mais le studio ne défendait pas davantage le film. Personne ne prenait réellement la défense de Ken. Il avait été sérieusement envisagé d’interdire le film dans son intégralité tant il avait choqué.
Ken se retrouvait donc seul, avec son équipe et notamment son monteur, Michael Bradsell. Tous deux tentaient de faire comprendre que le film était une œuvre importante et que de nouvelles coupes finiraient par le rendre incompréhensible. La version britannique avait déjà été amputée, puis la version américaine avait subi de nouvelles coupes.
Aux yeux de Ken Russell, le film avait donc toujours été profondément compromis. Il en était pourtant très fier, et cette situation l’avait énormément blessé.
Dans une interview de 1973, Ken Russell expliquait que le roman dont le film était tiré était encore plus violent.
Ken répétait qu’il avait simplement filmé le scénario. Il expliquait que tout ce qui figurait dans le scénario se trouvait déjà dans le roman d’Aldous Huxley. Il n’avait pas dévié du texte, ni improvisé des scènes supplémentaires : il avait filmé ce qui était écrit.
Je lui ai posé la question très précisément : avait-il craint, pendant la production, que le film ne puisse pas être montré ? Il m’a répondu que non, parce qu’il s’agissait de faits historiques. Cela s’était réellement produit. On pourrait le qualifier de naïf, mais il était sincère. Il pensait réaliser un film puissant, sans imaginer qu’il serait censuré, précisément parce qu’il estimait raconter une histoire vraie.
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Comment avez-vous retrouvé les deux séquences manquantes ?
C’est une histoire assez incroyable. Je ne suis pas archiviste et je n’avais même jamais mis les pieds dans une cinémathèque. Je suis journaliste, et parfois un peu insistant ! J’avais demandé à Ken de me décrire les séquences supprimées. Il m’avait expliqué qu’elles contenaient certaines de ses meilleures images. Je lui avais alors dit que nous devions absolument les retrouver. Mais il pensait qu’elles avaient disparu, qu’elles avaient été perdues ou détruites.
J’ai commencé à écrire des lettres, à passer des appels et nous avons même sollicité un archiviste américain. Sans succès. Lorsque nous avons entrepris la fabrication du documentaire sur Les Diables, nous avons intensifié nos recherches, notamment dans les bureaux de Warner au Royaume-Uni.
Ces images manquantes étaient restées là pendant toutes ces années, mal étiquetées.
Un jour, j’ai demandé si je pouvais consulter la liste des éléments conservés dans leurs entrepôts. Une boîte a attiré mon attention. Elle portait les mentions “C cut 90” et “C cut 89”. Or, je savais que le BBFC avait officiellement exigé 89 secondes de coupes. J’ai donc demandé si cette indication pouvait correspondre aux 89 secondes manquantes et après il s’agissait bien des scènes manquantes.
L’indication “89” était trompeuse. La boîte contenait en réalité une séquence beaucoup plus longue, avec deux montages complets de cette scène centrale, notamment celle qui se termine par l’image spectaculaire de l’os d’un enfant. D’autres éléments censurés étaient également présents, notamment des séquences muettes qui avaient été retirées du montage.
Ces images manquantes étaient restées là pendant toutes ces années, mal étiquetées. Nous les avons retrouvées parce que j’avais décidé de ne pas prendre l’étiquette au pied de la lettre. C’était presque comme si les dieux du cinéma avaient fait apparaître cette boîte devant nous.
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Ken Russell était un visionnaire : The Devils aborde le lavage de cerveau, le pouvoir de la religion et la corruption. Comment expliquer que le film conserve une telle force ?
À mes yeux, il est plus pertinent aujourd’hui qu’il ne l’était en 1971. Bien sûr, sa signification évolue selon les époques et les publics, mais, compte tenu de ce qui se passe actuellement, son sujet, à savoir l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques, est particulièrement actuel.
Ken n’aurait jamais pu imaginer le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. C’est presque comme si son film avait attendu toutes ces années le bon moment pour être redécouvert. Pour beaucoup de spectateurs, The Devils sera peut-être une porte d’entrée vers l’ensemble de l’œuvre de Ken Russell. C’est formidable.
Savez-vous si Vanessa Redgrave a vu cette nouvelle version du film ?
Oui, elle l’a vu et elle en est très heureuse. Vanessa Redgrave a été très claire : pour elle, le film est un chef-d’œuvre et il doit pouvoir être projeté tel que Ken Russell l’avait voulu.
Une édition Blu-ray 4K est-elle prévue après la sortie du film ?
Je suppose que oui ! Il suffit de voir l’enthousiasme du public ! Les gens attendent cette sortie avec impatience.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 7 octobre 2026
Les Diables de Ken Russell, actuellement au cinéma